Textes pour le mois de February 2004
Un dimanche matin
de Thomas le Sunday 29 February 2004
Le dimanche matin, je perpétue un rituel télévisuel des plus intéressants : un zapping infernal qui vise à regarder tous les débats politico-judicio-psychologico-socio-journalistiques en même temps. Une seule émission se démarque des autres. “Arrêt sur images” est de ces émissions qui vous fait aimer la télévision et cultive votre esprit critique avec soin.
En dehors de cette rareté, le procès Dutroux est bien évidemment LE sujet privilégié de tous les débats. Je sens que d’ici peu les reportages pédophiliques vont m’exaspérer. Cela fait déjà une bonne semaine que journaux et émissions en font leur souper.
La palme revient encore une fois à RTL-TVI - la chaîne privée belge. Les personnalités les plus crédibles participaient au traditionnel débat vrebossien : cette chère Anne-Marie Lizin, toujours à la recherche de quelques publicités aussi ragoûtantes que ses tenues fleuries ; Robert Waseige l’ancien entraîneur footbalistique de l’équipe nationale, l’homme aussi proche du peuple que son QI de zéro ; Isabelle Durant, l’ex-ministre qui, en partie, conduisit le parti écolo à sa perte l’année dernière…
S’ajoutait à ce gratin indigeste, une jeune femme séduisante qui fut jadis juré dans une affaire douteuse. Elle expliqua avec lenteur la lourde mission qui lui avait été demandée. Ensuite, elle raconta avec dégoût les douleurs engendrées par les preuves présentées lors du procès. S’ensuivit un long discours théâtralisé par un professionnel du barreau insistant sur le travail vigilent des jurés malgré les nombreuses pressions journalistiques. “Les jurés doivent arriver au procès vierges de toute idée et prendre en compte toutes les preuves et les documents avec le plus grand sérieux”. Après quoi Pascal Vrebos s’adressa à la jeune ex-juré :
- Si vous aviez été choisie pour le procès Dutroux, qu’elle aurait été votre réponse ?
- J’aurais accepté pour juger mais pas pour voir les preuves…
Pauv’ conne !
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Et si la Saint Valentin était tombée un 11 ?
de Thomas le Sunday 15 February 2004
“Mon histoire n’est ni une roue de secours ni un petit récit qu’on case entre deux grandes envolées lyriques [...] c’est un témoignage poignant et édifiant qui mérite toute l’attention de ceux à qui il est rapporté !”
Ce paragraphe pourrait introduire le scénario d’un téléfilm. Un de ceux sur lequel on tombe par hasard le dimanche soir en zappant de poste en poste. Un de ceux chapeautés par la dénomination “inspiré de faits réels”. L’histoire que je vais vous conter est arrivée à Godeleine et à son cher et tendre Francis (ce sont des prénoms d’emprunt… Je m’excuse auprès de toutes les Godeleine et auprès de tous les Francis !) … (Non en fait j’m'en fou !)
Godeleine avait eu la magnifique idée de concocter une surprise à son Francis pour la Saint Valentin. En effet, mercredi dernier, elle comptait prendre le train jusqu’à la gare d’une certaine cité estudiantine belge bien connue. “Méfiance, méfiance”, lui avons-nous répété. Et si jamais elle arrivait en pleine situation incongrue, découvrant ainsi les joyeusetés du cocufiage et de ses perversions ? Peut-être Francis a-t-il prévu une soirée orgiaque de masturbation intense devant “Madame Le Proviseur” ? Reconsidérant tout son stratagème, Godeleine décida quand même qu’un simple coup de téléphone pourrait éclairer ces sombres extrapolations. La titanesque surprise tombait déjà à l’eau (Mouaaarff).
C’est affublée de son élégant cartable orange que Godeleine quitta Liège le sourire et les yeux vers l’horizon. Lorsque le train arriva à destination et que les portes s’ouvrirent, laissant échapper le “pssshhhhh” conventionnel, quelle ne fut pas la stupéfaction de la demoiselle en apercevant Francis en charmante compagnie. Malgré le va-et-vient des usagers harassés, il taillait une bavette avec une jeune femme qui autrefois avait goûté sa bouche et peut-être même… sa couche. Godeleine s’avança les larmes aux yeux et sans envie, salua l’ex fallacieuse. D’une voix érotique, cette dernière s’empressa de convenir d’un rendez-vous ambigu avec le jeune homme. La déception se transforma en petite colère muette et refoulée quand Francis enleva ses gants pour demander d’une voix naïve : “Tiens, tu n’es pas allée chez le coiffeur hier ?” Cassée la Godeleine qui avait passé toute l’après-midi de mardi chez un “visagiste” de renom.
Après moultes explications, ils décidèrent d’aller manger. Francis, en bon gentlemen, avait opté pour un petit restaurant convivial trouvé sur Internet et Francis, en jouvenceau désordonné, avait tout simplement oublié de réserver une table romantique - et même une table tout court. “Revenez d’ici quelques années…”, répondit un serveur, aussi aimable que la directrice de la Star Academy.
“Pas de panique, pensa Godeleine, après tout, la soirée n’était pas terminée.” Le couple alla d’abord acheter ses places de cinéma afin de ne pas avoir à supporter la file mondaine qui commençait déjà à se former. Tête-à-tête dans un petit resto-pitta miteux. Le temps passe jusqu’à ce que leur roucoulement soit interrompu par l’horloge cinématographique. Dix minutes de retard et deux places au tout premier rang vaudra à Francis et sa Godeleine une luxation de l’encolure.
Frustrés par la tristesse de cette soirée, Francis et Godeleine rentrèrent pour somnoler bras dessus bras dessous. Tout est bien qui finit bien… Hé bien non, aux alentours de 4h00 du matin, des coups persistants firent vibrer la porte de la chambrette de Francis. Son kokoteur (entendez par là le garçon qui habite avec lui quotidiennement) ivre mort, venait de rentrer d’une quelconque soirée et voulait absolument que Francis lui prête… un compas, juste un compas.
Cette dernière mésaventure poussa Godeleine à décréter que leur rendez-vous du 11 février ne comptera pas comme retrouvailles de Saint Valentin. Faut pas exagérer non plus !
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Désespoir aka “Viggo’s turtle”
de Thomas le Sunday 15 February 2004
“La vie est oignon qu’on épluche en pleurant” a-t-elle choisi comme citation. Combien de couches compte l’oignon ? Combien de peines doivent transpercer corps et coeur avant de prendre un autre chemin ? Cette nouvelle voie résulte-t-elle d’un choix ? Est-ce le palier inévitable d’une vie de souffrances muettes ? Elle seule le sait… ou peut-être pas.
Où trouve-t-elle le courage de se faire tant de mal ? Pourquoi ne le garde-t-elle pas pour affronter la vie ? Elle sectionne sa peau, gratte, gratte, gratte jusqu’à trouver cette belle grosse veine bleutée qui divise son poignet. Sent-elle la douleur malgré la dose de calmants ingurgitée. Un bruit de trop, des paupières qui s’entrouvrent, des pas dans le corridor. (Mal)Heureusement, un instinct maternel dévie la sombre trajectoire. L’a-t-elle réellement sauvée… ou emprisonnée jusqu’à la prochaine tentative ?
Est-ce de l’égoïsme de vouloir l’éloigner de la mort ? Je ne sais si je maquille la réalité en répétant “c’est pour ton bien, un jour…” La laisser mourir serait traumatisant… Mais elle le veut si profondément.
Une envie de tourner le dos, de se détacher avant l’heure mortelle où sa souffrance finit alors que commence la mienne. Serait-ce de la lâcheté ? A-t-elle encore besoin de me parler et si oui, pourquoi ne dit-elle rien ? Garder ses blessures pour soi n’est pas une solution, c’est le raccourci privilégié de l’autodestruction.
Une peur de ne pas avoir pu te dire au-revoir, si ton histoire doit se terminer si tôt… Tu es quand même la maîtresse de ta propre vie mais sache que je désaprouve totalement ce chemin.
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Ce matin, j’ai cours de zoologie
de Thomas le Wednesday 11 February 2004
Les Dust Brothers mènent un tintamarre d’enfer depuis une demi-heure déjà. Le corps encore dans le décor de mes rêves, ma tête roule tant bien que mal jusqu’à la table du déjeuner. “Un café bien serré… La journée va être longue !” Je souris. Il n’y a personne.
Entre dans la pièce Louise, mon père. Il n’a pas l’air plus éveillé que moi. Se croyant à l’abri du moindre regard, il se gratte la fesse gauche. J’achève mon café d’une traite, les parois de ma gorge fondent en cendres. Une chaleur envahit mon estomac puis emplit mes poumons avant de pénétrer mon oesophage jusqu’aux glandes lacrymales. Le brûlant nectar m’a encore arraché quelques larmes. D’un air innocent, je tousse pour cacher mon désarroi.
En quelques enjambées, je suis dans la salle de bain. J’enfonce la brosse à dents dans ma bouche endolorie et astique vigoureusement chacune de mes dents. Comme d’habitude, mon crachat fluoré, mélange d’eau, de dentifrice et de sang, éclabousse autant le miroir que l’évier. Bien sûr “ce n’est pas moi” ; ce n’est jamais moi !
Sous la douche, pour éviter l’aveuglement shampouineur, je ferme les yeux jusqu’à l’endormissement. L’eau est chaude, la pièce est froide. Je grelotte sous l’essui. Mes vêtements sont glacials, mon caleçon trop serrant, mon pantalon trop large. Une “belle” journée s’annonce et encore une fois, je n’ai pas le temps de me raser. Je décoiffe mes cheveux et ajuste les mèches dans le miroir. Avec ma barbe drue, je ressemble à Lucie, et comme elle, je grogne : je suis en retard.
“Tu déposes ton frère ?”, me lance Louise. “Non”, dis-je sèchement en refermant la porte sur le traditionnel “sois prudent” de mon père. Pour changer, il pleut. Les routes sont grasses, les autres conducteurs stupides et le journaliste de l’inforoute exaspérant. J’insère un CD dans le lecteur. At The Drive-In. J’augmente le volume et enfonce un peu plus la pédale de gaz. 35 kilomètres plus tard, je me retrouve dans le centre liégeois à freiner avant chaque zèbre mort, à klaxonner dans chaque rond-point tandis qu’on brûle ma priorité sans signe d’excuse aucun. Au feu rouge, pour éviter le regard méprisant des passants moqueurs, je diminue quelque peu l’assourdissante musique.
Enfin garé, je sors des écouteurs de mon sac pour m’isoler encore quelques minutes avant de retrouver toutes les modalités urbaines. Je marche éperdu, croisant des passants sans visage. La rue est bruyante, je l’imagine. 7h47. Mes pas s’accélèrent. J’avance, les yeux contre le sol, les joues giflées par la pluie. Arrivé à l’arrêt de bus, point de rendez-vous convenu, je cherche parmi la masse d’yeux qui me transpercent quelques regards connus. Pas le moindre ne m’évoque un quelconque souvenir.
L’attente paraît infinie. Des bus passent. 61 Tilleur. 76 Grâce-Hollogne. 747 Sidney. Et d’autres encore. Je perçois quelques silhouettes singulières et souriantes. Enfin les voilà : Méchoui, La Tortue et Madame Chipouille. Elles seules connaissent le chemin. Elles m’emmènent dans le dédale des rues dans lesquelles s’affrontent toutes sortes d’architectures. Tout est gris. En fait, Liège est triste quand il pleut. Mais existe-t-il une seule ville au monde qui ne dépérit pas sous la pluie ?
Bizarrement, plus on s’éloigne du centre et plus les rues s’animent. Nous arrivons dans l’entrée de l’établissement. Déjà, des ricanements nous narguent. Il faut traverser toute la cours dans sa diagonale. Pas après pas, mon malaise grandit. Les insultes fusent. Les mots se bousculent et s’entrechoquent, se mélangent et s’entremêlent ; ils ne ressemblent à rien. Ils ne me sont pas destinés cependant je n’y suis pas indifférent. Derrière les barbelés scolaires, jamais ils ne voient de femelles. L’effet de groupe les stimule et en même temps les retient éloignés. En classe, ils les appellent “madame” et ici c’est “mamzel” ou encore “toi”. L’âge de pierre en pleine ville.
Nous sommes enfin à l’intérieur, loin de la cours et de son brouhaha obscène. Dans la classe, mes condisciples attendent déjà. L’un d’entre eux a pris place derrière le pupitre et joue fiévreusement son rôle de professeur. Non seulement il va devoir maîtriser ces jeunes souvent déçus par la vie et par l’école mais il devra aussi compter sur nos critiques chuchotées et perturbantes. Nous les observateurs. Nous les visiteurs adeptes dela zoologie. Aujourd’hui, ces enfants sont pour nous des animaux et ils le savent. Cela les gêne. On est obligé d’y passer, forcé à agresser des adolescents qui n’ont rien demandé. La semaine prochaine, ce sera mon tour.
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Deux heures de vie
de Thomas le Wednesday 4 February 2004
Assis dans un coin du réfectoire, je lis tranquillement un bouquin tandis qu’à ma gauche, les cuisiniers discutent les sujets badins relégués par le Metro. L’un d’eux, complètement chauve (les réglements sont durs pour les cuisiniers) triture une cigarette roulée entre ses doigts jaunis. Une femme d’un âge certain l’interpelle de sa logique boiteuse : “De toute façon, plus tu vas chez ton docteur, plus il te trouve des trucs…” L’homme acquiesque.
En face, pour une raison que je ne peux comprendre, deux filles disputent une partie de cartes des plus silencieuses. Mon regard est alors attiré par un hurlement bestial. Un “adolescent” d’une vingtaine d’années se balance sur sa chaise en concluant d’un rire gras qui caractérise sa profonde débilité. Derrière lui, une demoiselle qui dévorait une grande tartine de fromage - du gruyère sans doute, froisse la feuille d’aluminium posée devant elle. Ensuite, après avoir jeter un regard à la fois dégoûté et offusqué au singe hurleur, elle sort de sa veste un gsm dernier cri pour le porter à son oreille. L’imbécile s’esclaffe toujours de sa stupidité. A sa table, tous sourient sans comprendre le ridicule dans lequel ils plongent la tête la première. A droite de la fille au gsm, une autre se cache derrière “Du côté de chez Swann”. Moins absorbé par le roman que par ce qu’il se passe autour d’elle, ses yeux roulent de gauche à droite, puis de droite à gauche.
Entre dans le bâtiment un professeur - de langues germaniques je dirais. Il s’arrête près du bruyant groupe d’abrutis et leur glisse une information au sujet d’un quelconque examen, hoche la tête en souriant puis tourne les talons. Il s’éloigne sous le grondement moqueur des murmures dont il est la proie certaine. Quelques mots parviennent jusqu’à moi. Poétiques. Inventifs. Originaux. Je n’ai qu’une seule envie… M’en aller ! Ne plus les avoir en face de moi. Quitter ce réfectoire assourdissant qui m’exaspère. Je replonge dans mon livre.
Des terroristes algériens se sont glissés en haut des dunes et rampent lentement jusqu’à ce qu’ils puissent apercevoir la plage grouillante de pieds-noirs. Les familles profitent du soleil torride. Les enfants s’affrontent à coup de châteaux de sable. Tout ce petit monde rit, joue, se détend. Soudain, les mouettes s’arrêtent en plein vol. La mécanique des vagues s’interrompt brusquement. Une rafale de balles traverse l’air suffoquant. Des giclées de sang éclaboussent le sable chaud. Les gens tombent un à un. C’était leur dernière après-midi ensoleillée.
Un autre beuglement transperce mon imagination et me tire de ma lecture. La table de bovins se gondole jusqu’à l’étouffement. A ce moment précis, je rêve de devenir terroriste algérien.
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