Textes pour le mois de January 2006

Au Titi Twister

de Cyprien Hess le Tuesday 31 January 2006

Brisant l’habitude, Arthur et moi décidâmes de nous donner rendez-vous à Spa qui s’avérait beaucoup plus proche de sa vie que la Cité ardente. Nous avions savamment convenu l’heure de notre rencontre mais je me fis un devoir d’être là plus tôt. Je n’avais pas revu mon frère depuis les vacances et il me tardait de connaître les dernières diaboliques anecdotes des animaux dont il s’occupe patiemment.

Qu’y a-t-il de jubilatoire dans le quotidien d’un vétérinaire, me demanderez-vous avec justesse. Absolument rien ! Arthur n’est pas vétérinaire mais psychologue dans l’enseignement spécialisé et travaille donc journellement avec de petits animaux égarés : des prédateurs sanguinaires et inconscients et des bovins débilement nonchalants n’aspirant qu’à dormir et brouter. Bref, des nuisibles.

Le choix d’Arthur n’était pas mauvais. Le café était discret et, outre quelques clients apparemment coutumiers du zinc, j’étais seul. De plus, la musique discrète me permettait aisément de participer aux conversations, de façon indirecte. A vue d’œil, les indigènes devaient approcher la soixantaine et à vue de nez, ils écumaient le comptoir depuis la matinée. La tenancière du troquet était la seule dame et discourait de manière vindicative en brandissant la DH du jour, fouettant au passage la pompe à bière qui pourtant ne lui avait rien fait.

La thématique relevait d’un fait divers dont le journal était l’écho. Les bribes du soliloque aux accents affligés me rappelaient un incident dont j’avais vaguement entendu parler et qui mettait en scène Nadège et celui que la presse nommait ‘son bourreau’ dans une sordide accointance. La femme reprenait les propos du journaliste et son auditoire ponctuait tantôt par un « …c’est horrible ! », tantôt par « …pauvre petite ! »

[…] A l’entendre, Nadège était sa protégée. «Sa déesse, sa p’tite princesse», la sœur de sa filleule et petite-fille d’une ex-compagne. Il la couvrait de cadeaux. «Pour elle, j’aurais fait n’importe quoi!» jure Christian Jungers […]Alors que Nadège lui tendait un verre d’eau, il l’a attrapée et lui a planté un couteau dans la poitrine. Il explique, en pleurant comme un gamin un peu comédien: «Le couteau s’est bloqué. J’ai raté le cœur de quelques centimètres… Elle n’est pas morte du premier coup… Si ce n’était pas arrivé, toute l’horreur après ne serait pas arrivée… Ce n’était plus moi… Quand j’ai vu le sang, je ne pouvais pas croire que c’était moi qui avais fait ça. Je ne suis pas un boucher, un psychopathe, un monstre.» Les photos sont monstrueuses. Les jurés ont vu à l’écran la jeune fille allongée sur le dos, la tête baignant dans une flaque de sang, le corps meurtri de coups de couteau. L’entrejambe de son pantalon est taillé, le soutien-gorge coupé, les mamelons arrachés. Christian Jungers les a arrachés avec ses dents. Les policiers ont retrouvé l’un d’eux dans la poubelle… […]Il ne l’a même pas entendue supplier: «Arrête, arrête je vais te marier!» Non, il ne voulait pas lui faire de mal. «J’ai une peur bleue du sang. Je ne ferai pas de mal à une mouche!» Il ajoute : «Mon intention était de nous faire partir tous les deux proprement.» © dh.net.be

Durant quelques secondes, j’évaluai la corpulence des indignés présents et, concluant que je ne courrais aucun risque, je décidai de mener à bien cette petite expérience. Je me levai et me dirigeai lentement vers la clique. Discrètement, je réglai mon addition avant d’interrompre le fil de la discussion par un habile raclement de gorge.

De toute façon…, laissai-je en suspens afin que tous me dévisagent. La petite Nadège…, repris-je. Ils avaient cessé de respirer, se hasardant à compléter mentalement ma phrase. Le suspense arrivant à son comble, je ne les fis pas attendre d’avantage : Elle l’avait quand-même bien cherché !

Interloqués d’abord, ils restèrent muets comme la sus-citée. Puis le déclic se fut chez la matrone, bizarrement. Sa réaction fut diligente et sans appel. Elle hurla : BRUNO ! Une brute épaisse s’encadra dans l’embrasure de la porte adjointe au bar. FOUS-MOI CE CONNARD DEHORS ! J’avais largement sous-estimé mon public.

En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, Bruno contourna le comptoir et, ignorant totalement les reproches qui m’accablaient, m’empoigna par le col du veston et me traîna jusqu’à l’entrée. Toute résistance était accessoire. Après tout, l’expérience n’avait pas échoué entièrement. J’avais simplement négligé le facteur X : il s’appelait Bruno et pesait environs 95 kilos, tout en muscles et en sueur. Moi j’étais juste un colis indésirable.

Je frottais mon pantalon souillé par l’alliance poisseuse de la neige et de la pollution lorsque j’aperçus Arthur. Avant qu’il ne me pose quelque question gênante en ces secondes post-honte, je le pris par l’épaule en lui disant : Viens, nous allons ailleurs. Ici il ne serve pas le second degré.

Au Puits

de Cyprien Hess le Friday 27 January 2006

Près de la fenêtre, je regarde quelques tendrons coincées au feu rouge. Elle sont six et leurs vêtements forment l’harmonieux mauvais goût qui entache leur verdeur. Leurs jeans délavés s’engouffrent dans leurs bottes en cuire noir, les animalisant aux arpenteuses de trottoir.

Des sanglots mettent fin à ma considération. Deux tables plus loin, deux autochtones, d’un milieu social que je qualifierai de piteux, discutent à voix basse. Leur conversation semble passionnelle. Mais, petit à petit, alors que je tends un peu plus l’esgourde, elle se caparaçonne d’une tristesse à la limite de la honte.

Nous sommes aux alentours de midi et j’en suis probablement à mon neuvième café lorsque je comprends que j’assiste à une cérémonieuse disjonction amoureuse dont je ne connais pas encore l’instigateur. L’homme a le timbre ému tandis que la femme fond carrément en larmes – si son adiposité me permet l’expression. Elle larmoie, elle renifle, elle se mouche dans l’épaule de son interlocuteur et invite mes lèvres à se retrousser en un sourire de renard.

L’homme émet alors distinctement un « hum » qu’il fait directement suivre d’une second. Ces éclaircissements de la gorge étant destinés à me rappeler la nature intime de leur lallation, je sors de ma sacoche un livre de Vian et tente de démontrer mon assiduité. Je tourne une page toutes les deux minutes trente environ afin de ne pas dévoiler une once de ma curiosité. Bien-sûr, je n’ai pas envie de louper la conclusion atroce de ces grotesques babillages de désunion : provoquer leur départ anticipé ruinerait sans nul doute ma bonne humeur pour toute la journée. De façon à ne pas perturber davantage mon observation, je commande deux Scotchs et passe ainsi brillamment le cap de l’apéritif, achevant la matinée sur une bonne augure.

Alors que le serveur amène mon acquêt, je constate malgré moi que la femme strangule désormais son (mari-fiancé-amant-concubin-compagnon-seigneur et maître) abruti, tonitruant au passage quelques « merci » et autres actes de langage traduisant la soumission. Médusé, j’ai laissé tombé mon livre pour les regarder s’emmitonner et régler leur addition.

Quittes d’une fission contre 3€40 pour deux cafés, ils arrivent à ma hauteur. Elle le gratifie toujours abondamment. Avant qu’il n’ouvre la porte, je l’apostrophe. Merci aussi. Grâce à votre impardonnable commisération, ma mauvaise humeur sera dorénavant un ulcère pour cette belle journée !

La porte s’est refermée sur quelques insultantes poésies. Je n’ai même pas pu savourer mon Scotch.

Au Delft

de Cyprien Hess le Monday 23 January 2006

Bonne année, m’assèna directement Géraldine comme on crache un glaire. Bonne année. Bonne année. Je ne vois pas exactement ce qu’elle entend par-là et le lui fais remarquer. Géraldine est ma fille et c’est bien le seul lien qui nous unisse. Elle a d’ailleurs tendance à l’oublier. Géraldine ressemble à une crotte de nez, une infâme et vicieuse mucosité nasale. C’est comme cela que je décris cette modique personne lorsque son existence éclate au grand jour telle une bulle de chewing-gum. Bonne année. Elle se moque indubitablement de moi.

Je ne veux pas feindre une quelconque grisaille, dis-je, mais je n’ai plus de nouvelle de toi depuis… au moins neuf mois ! De plus ce n’était encore qu’une preuve abyssale de ton incapacité à formuler un propos : un vulgaire sms, factice à souhait. Le genre d’ignominies qui lentement supplantent les rapports humains et plus précisément dans ce cas, familiaux.

Ces mots prononcés et, tandis qu’elle cherchait une répartie cohérente, j’ajoutai subtilement une rasade de whisky dans la tasse de café devant moi. Le regard empli d’un onctueux mélange de perplexité et de colère, elle se leva, s’excusa et descendit aux toilettes. Je vis alors les regards se tourner vers la courbe de sa croupe pour ensuite se diriger vers moi visiblement émoustillés et interrogateurs. Je lisais dans leurs pensées : est-ce son professeur, son père, son ami, son amant ?

J’avalai la métamorphose de mon café d’une traite. J’aurais dû prendre un whisky et remplir ma flasque, de café, pensai-je. Avant de conclure que le nectar aurait refroidi bien trop rapidement.

Géraldine revint face à moi entraînant le même rituel hormonal dans le bistrot. Tu sais – c’est elle qui parle – j’ai rêvé qu’il t’arrivait quelque chose… Enfin, que tu mourais. D’un geste, elle mit fin à ma tentative de compléter par une exécrable formule. J’ai beaucoup réfléchi. On ne devrait pas rester en si mauvais termes. Je veux dire : tu es mon père. On pourrait juste essayer de se comporter normalement…

Je laissai le temps s’écouler durant quelques secondes, histoire qu’elle puisse s’apprêter à engranger ma réplique.

Je ne t’ai pas désirée.

Cette phrase claqua dans l’air comme une porte qu’on ferme violemment au nez de quelqu’un. Elle se retint de laisser couler des larmes. Enfin, ce fut mon impression. Et, lorsqu’elle quitta la table pour aller payer, j’appelai d’une voix flegmatique : Géraldine… Elle fit volte-face. …Bonne année.

Au Pot-au-lait

de Cyprien Hess le Thursday 19 January 2006

Ma mémoire avait omis de me rappeler que j’exècre l’arrogance de ce café et de ses consommateurs. Je suis là depuis seulement une courte heure et je suis las de cette musique pseudo anti-mondialiste aux accents brésiliens et de cette déambulation bruyante. J’ai l’impression de gésir au milieu d’un foyer de sans-abris. C’est le style quasi-conformiste des « artistes torturés et incompris par la méchante société qui prône les valeurs états-uniennes »

D’ailleurs, sans doute que 70% d’entre eux, adeptes de la douce toxicomanie, finiront dans la rue, torturés et incompris par la méchante société qui prône les valeurs états-uniennes. Je ne leur offrirai pas ma faculté compréhensive, ni même ma compassion. Non, pas aujourd’hui.

Attention, je ne suis pas un insatiable réactionnaire fidèle des fidèles d’un De Gaulle – dirait-on en France, je suis simplement éberlué de l’illogisme absolu de ces complaintes de l’extrême gauche mélangée aux enjolivures baroques du lieu.

Des communistes qui boivent du Coca-Cola et qui roulent en SMART, dis-je. Comment ? sursaute le serveur venu m’apporter un énième café. Des communistes qui boivent du Coca-Cola et qui roulent en SMART, répétai-je.

Devant sa moue qui marquait formellement une inaptitude totale au répondant, je compris qu’il me prenait pour un fou. Il quitta ma compagnie pour subvenir à une autre commande tandis que je réfléchissais…

Après tout, peut-être étais-je bien fou !
Comment peut-on s’assurer de sa propre lucidité comme de sa démence ?

A la Taverne danoise

de Cyprien Hess le Monday 16 January 2006

Vers 17 heures, je retrouve par hasard Geoffroy.

Geoffroy est instituteur comme je l’étais avant qu’on me remercie. A l’époque, la direction n’avait pas apprécié mes objectifs de travail, ma déontologie. Il est vrai que, profitant du fléau marital propre au XIXe, je m’attelais à ramener chaque semaine une fraîche divorcée, une veuve éplorée ou une femme insatisfaite en perdition, sans me préoccuper de la fonction primaire de la femelle : cette tendance vicieuse au commérage et au dévoilement des pratiques sexuelles de leurs amants.

Rapidement, les éléments se sont emboîtés créant une homogénéité de l’information ; j’étais grillé. Devant le sabordage complet de certaines journées de cours volées par quelques démentes furibardes désirant apposer violemment leur main sur ma joue, la direction ne tarda pas à me convier. Mon dessein carriériste étant malencontreusement mis à mal, je démissionnai sur le champ. J’avais tenu deux mois. De toute façon, je n’aimais pas les enfants et encore moins tous ces crétins d’instituteurs et leur condescendance stérile et déplacée.

Geoffroy n’échappait pas à la règle mais c’est avec une mansuétude profonde que je répondis à sa tentative d’abordage en l’invitant à prendre un siège. S’ensuivit une demi-heure de badinage intensif que je ne relaterai nullement ici, car aussi bien dans le fond que dans la forme, cela n’avait aucun intérêt.

Bien qu’au fil de la conversation, je décelai dans ses dires et dans son regard – ou plutôt sa façon de mater les jeunes écolières qui traversaient la Place Cathédrale, une attirance tendancieuse pour les vulves encore vertes. Enfin vertes, ce n’est qu’une crapuleuse supposition puisqu’aujourd’hui, à huit ans, elles s’affublent déjà de strings dentelés conviant leurs camarades à renfrogner leurs pulsions les plus disgracieuses. Quoiqu’il en soit, l’objectif de carrière de Geoffroy était à mon avis bien plus nuisible à l’épanouissement des enfants que mes simples rendez-vous sexuels avec leurs mères.

Avec ses pantalons moulants en velours côtelé et ses chemises aux motifs divers, je l’avais toujours pris pour un pédéraste suintant le sperme par tous les pores. En fait, c’était un porc qui n’avait du pédéraste que le radical et qui suintait uniquement le sperme une fois sa nièce installée sur ses genoux.

Fort de cette nouvelle observation, je revisitai donc mon jugement et décidai de l’envisager dorénavant comme un être torturé, écartelé entre son obscène libido et le sens moral commun. Comme un homme et plus comme un singe inopinément savant.