Textes pour la catégorie Notules

A La Cène

de Cyprien Hess le Wednesday 12 September 2007

Ô compagnons, je reviens des bas fonds de l’enfer, plus vivace et flamboyant que jamais. J’ai échappé de peu à la vile faucheuse qui de ses deux mètres de chiffons funestes a bien failli me casser la pipe.

La maladie, mes amis, fut d’une insoutenable vilenie et m’obligea à stopper net ma consommation accrue de caféine et de tabac. Ce qui fut, vous devez le comprendre, un châtiment des plus fourbes.

Néanmoins, j’ai bandé mon courage et fait preuve d’une persévérance colossale afin de reposer le pied sur scène pour l’acte final.

Ce haut fait ne fut pas du goût de tout le monde. Non, je vous assure, ma bravoure déplut fortement à ma chère Géraldine, crotte de nez de mon coeur.

Comme vous le savez peut-être, elle et moi nous sommes jurés une éternelle ennemitié et, sa mère - paix à son âme - n’étant plus affiliée à ce monde, Géraldine est officiellement la personne à qui il incombera de s’occuper des modalités de mon décès. Ne vous larmoyez pas, ce dernier mot n’est à ce jour qu’accessoirement hypothétique.

Donc, la susnommée, en prévision d’une session d’examens difficile, a eu la délicate intention de commander cercueil et pierre tombale. De plus, cette infection s’était déjà arrangée avec l’un de ses pittoresques ex (répétez ces deux derniers mots cinq fois d’affilée) graphistes à ses heures afin qu’il lui concocte un faire-part de décès en bonne et due forme.

Merci Géraldine. Très charmant. La vengeance n’est pas un plat. C’est un sentiment résultant de la colère et qui pousse à punir quelqu’un qui vous a offensé. Et ce sentiment sera terrible !

Ce n’est pas tout ça mais j’ai du retard dans mes travaux. Je réajuste ma casquette d’anthropologue de comptoir et m’en vais inspecter ce qu’il se fait de mieux en boborgoisie et baraquitude. Bien le bonsoir.

Au café de la Citadelle

de Cyprien Hess le Monday 1 May 2006

Cyprien Hess est mort. Enfin pas encore. A force de côtoyer les plus vilains (habitants de la ville) il a simplement fini par contracter une affection dramatique. Rassurez-vous, l’affranchissante convalescence s’annonce et il pourra à nouveau sillonner les terrasses avec un calepin tout frais.

Je crache un peu de sang et je reviens.

Au Rivoli

de Cyprien Hess le Monday 13 February 2006

Je suis dos au bar et nous sommes six dans cette partie du bistrot. Par une coïncidence insolite, hormis la serveuse, je suis le seul a possédé quelques cheveux. Face à moi, un vioque au caillou flétri est plongé dans La Meuse - HaHaHa, la bouche béante et le costume triste. Les tâches brunâtres qui ornent sa pulpe trahissent le pourrissement de sa chair et m’empêchent de déguster le chocolat compris dans le tarif du café.

De l’autre côté, deux homosexuels tondus et piercés comme il se doit, laudateurs de raves primitives comme de Jimmy Sommervile, bavardent tranquillement, l’auriculaire relevé. Ils représentent de façon absolue le “nous” des associations de défense des droits pédérastes, ceintures multicolores à l’appui.

Tout au bout du café, un homme d’affaire ploutocrate qui a transformé sa calvitie en fervente preuve de virilité ‘pascalobispienne’ trifouille dans ses dossiers d’agent immobilier respectable, regardant sa montre toutes les deux minutes pour constater que le temps avance bien de deux minutes à chaque fois.

En face de lui, dernier représentant de la tonsure, unes espèce de skin-head parasite, tout de cuir vêtu, boit un chocolat chaud tout en nourrissant son cerbère famélique de la biscotte supplémentaire qu’il avait demandée. L’image est, je vous l’accorde, paradoxale.

Au milieu de ce bel échantillon du XIXe, je suis neutre. Je ne suis ni vieux, ni PD, ni riche, ni skin mais dans cet estaminet, à ce moment précis, je ternis l’unisson. Pourtant, j’étais là le premier !

Je les imagine tous les trois se jeter sur moi dans le but de me scalper, de marauder deux ou trois cheveux pour sauver leur dignité nue. Je les envisage zombies, marchant sans plier les genoux, les bars tendus droit devant comme des nouveaux nés, les orbites creuses, la salive écumant leurs lèvres craquelées. Ils m’encerclent, obstruant le passage salutaire vers la porte. Ils se rapprochent, me poussant jusqu’à une complète rétraction sur la banquette. Je glisse le long du siège, me camouflant petit à petit avec la table. Ils poussent des râles dantesques, des cris de chauves. Leurs mains glabres frôlent ma chevelure poivre-sel, leurs ongles crasseux se coinçant dans les racines.

Tout à coup, l’impression d’un mouvement me happe à cette cauchemardesque vision. En clignant des paupières, je ré-humidifie mes pupilles et je vois le vieillard et le skin-head se lever. Mes pulsations cardiaques s’accélèrent lorsqu’ils se dirigent vers moi. Je comprends trop tard que l’un compte régler sa consommation et que l’autre dévie vers les latrines. Ma tasse de café s’échappe de mes doigts pour éclater sur le sol en un panachage de verre et de noir. C’en est trop pour mon pauvre cœur caféiné de fumeur. J’attrape sacoche, livre et carnet et, sans même prendre le temps de ranger le tout, m’enfuis dans la rue glacée. Je paierai une prochaine fois.

Au Sphynx

de Cyprien Hess le Tuesday 7 February 2006

Le plus cocasse des comportements à examiner est sans conteste l’accouplement d’adolescents au sens non sexuel de l’expression. Je suis justement en compagnie d’un germe type de ce phénomène. Ils sont assis côte à côte sur la banquette, le bras de l’éphèbe apposé sur les frêles épaules de la pucelle et ils regardent tous les deux au loin comme s’ils conversaient avec un interlocuteur invisible. Leur dialogue se caractérise par un vide sidéral et chacun montre un intérêt surjoué à la limite de la loufoquerie pour les bribes d’informations que lui livre l’autre.

Cependant, cet amour naissant est déjà marqué par le redoutable silence et, paradoxalement, plus ils discutent et plus ils apprennent à “se connaître”, plus ce mutisme devient pesant. Euphoriques, ils évoquent “Newport Beach”, “L’auberge espagnole” ou “Hollywood Porn Stars”, ces repères juvéniles qui leur permettront sans doute d’échafauder des points communs “solides”, fondement de leur relation.

D’ailleurs, dans quatre ou cinq jours, l’un de deux couinera en écoutant “Hollywood Porn Stars” ou en regardant “Newport Beach” ou “L’auberge espagnole”, ressassant alors à son amour déchu. Si c’est la fille, elle s’identifiera à Juliette (enfin à Claire Danes) perdue sans Léonardo, à l’agonie pour toujours… Jusqu’à vendredi, 16h00, lorsque retentira la cloche. Par contre, si c’est le garçon, il ouïra attentivement son professeur de français conférant sur Rimbaud ou Baudelaire et il s’assignera le blason “dernier des romantiques”.

Dès qu’un client se lève, attirant l’attention des tables voisines, les adolescents en profitent pour témoigner leur dilection réciproque dans un ballet de langues maladroit et baveux. Parce que lorsqu’on est une jeune couple, on ne s’embrasse qu’avec des débordements visqueux de salive assaisonnés de bactéries buccales, bravant ainsi le risque de mononucléose ou pour les plus ingénus, de SIDA. Que dire. C’est beau… Et dire qu’en mon temps j’ai dû pourfendre ces fumistes simagrées. Au diable les mièvres !

A la Brasserie

de Cyprien Hess le Friday 3 February 2006

Alors que je dégustais une salade mixte arrosée d’une petit vin blanc succulent, trois énergumènes face à moi gobaient bruyamment boulettes et frites. Il y avait deux hommes maigres dont la ressemblance me frappa de plein fouet, tant par leurs regards hébétés que par la structure camuse de leurs naseaux. Ils étaient en compagnie d’une femme - si je puis m’exprimer ainsi - à laquelle j’adjoindrais les adjectifs : grosse, grasse, moche, pouacre et capable de dégoûter tout être, humain et animal, de ses envies libidineuses et procréatrices.

Père et fils, tels deux croque-mitaines, étaient assis côte à côte et, le plus jeune, faisait face à l’hideuse chose. Malgré le dégoût provoqué par le trio de primates, j’essayais tant bien que mal de terminer mon assiette, sans pour autant détourner les yeux de cet extraordinaire spectacle de vie. Un peu comme on regarde le 20 heures, attablé pour le repas du soir.

Je remarquai rapidement que le père, le plus discrètement possible, gratifiait son fils de quelques roustes bien placées. Soudain, tandis que l’hippopodame engloutissait sa viande, se pourléchant les doigts dégoulinant de mauvaise mayonnaise, le fils quitta sa place. Le saligaud s’approcha du phacochère et, visiblement tremblant, posa un genou sur le carrelage moucheté. Je ne pouvais en croire mes yeux et faillis même renverser mon ballon de vin. J’étais en phase d’assister à une authentique cérémonie de fiançailles à l’ancienne dont les protagonistes auraient été exécutés en des temps moins favorables.

J’entendis clairement la voix grelottante du futur époux tandis qu’il ouvrait un écrin à 12 € (bague comprise) : Douceline, veux-tu m’épouser ? C’était kitsch à souhait. J’avais l’impression de me retrouver à la fois au beau milieu d’un film d’amour tarabiscoté et d’un film d’épouvante limite gore. Les joues du mammifère rosirent ; elle sanglota et, curieusement, je lisais du dépit dans ses pleures. Il lui passa la bague au doigt, comme on dit. Le père était manifestement pantelant et avait joint les mains comme dans une ultime prière. Tous souriait et moi, je retenais mon souffle pour ne pas éclater de rire.

J’imaginais des scénarii sulfureux où le fils aurait dissimulé l’alliance sacrée dans une boulette ou encore au fond du pot de mayonnaise. Il aurait pu tout aussi bien passer la bague à une frite pour tendre ensuite la découpe de pomme-de-terre à sa promise.

Les nouveaux fiancés s’embrassèrent longuement sous l’œil bienveillant de l’ancêtre qui méditait sans nul doute sur la magnificence de l’amour, quand je cognai mes paumes l’une contre l’autre avec fracas. J’applaudissais ainsi mollement comme après une exécrable représentation, lorsqu’on veut marquer son désappointement, à la limite de l’insolence. Tout le monde se retourna vers moi et le garçon, un peu gêné, me dit simplement : Merci.