Mascarade ®
Lundi 12 octobre 2009
« Pompier ou astronaute, voilà les métiers qui font rêver les enfants. Voilà les raisons pour lesquelles ils sont fiers de leur père. Jamais une école n’a accueilli en ses murs un psychopathe. D’ailleurs, ni lorsque j’étais môme, ni même quand je suis devenu adulte, je n’avais pensé à en devenir un.
— Vous souvenez-vous de la façon dont votre transformation s’est amorcée ?
— Je m’en souviens parfaitement.
— Pouvez-vous me la raconter ?
— J’ai déjà commencé…
Bruxelles crevait littéralement sous la chaleur. Elle était parcourue de veines gonflées de milliers de vaisseaux de métal chauffés à blanc par le soleil d’une fin d’après-midi. Celui-ci entamait déjà sa courbe vers l’Est, illuminant les immeubles de la rue Belliard. Leurs immenses baies vitrées succombaient sous les assauts incessants des rayons. Cette luminosité passait pour féerique et contrastait furieusement avec la grisaille habituelle de la cité. J’étais au dernier étage d’une tour trop haute pour une si petite ville. Le scintillement pernicieux de l’été s’infiltrait insidieusement à travers les interstices des volets, créant l’ombre à l’intérieur des bureaux, comme s’il fallait justifier l’air conditionné qui tournait à plein régime. Monsieur Lionel se cachait sous cette fraîcheur artificielle. Je pouvais le voir par la porte entrouverte, emmitouflé dans la prestance de sa fonction, presque beau.
En tant qu’administrateur général, Monsieur Lionel aimait être l’exemple. Rester le dernier entre ces parois de verre était son sacerdoce et l’avait propulsé à la tête de la société quelques années plus tôt. Malgré ce statut enviable accordant nombre de libertés, il s’adonnait plus que jamais à ce rituel capitaliste, au grand dam de sa vie personnelle. Est-ce que Monsieur Lionel méritait de mourir pour cette unique raison ? Certainement pas. Cependant, je ne pense pas qu’il faille invoquer des raisons pour justifier la mort d’êtres humains… L’être humain est mortel comme le gibier et l’alibi des chasseurs n’est autre que la simple beauté du sport et les délices de son protocole. Se lever tôt. Posséder son propre matériel. Le nettoyer méticuleusement…
Installé dans son confortable fauteuil de cuir, Monsieur Lionel examinait consciencieusement un rapport encombré de statistiques et de graphiques aux couleurs vives. D’un geste souple, il enfonça de l’index une touche usée du téléphone. Un son retentit à ma droite, signalant ainsi que je pouvais entrer. C’est ce que je fis. Sans un mot, je m’avançai lentement jusqu’au bureau verni et comme si la chorégraphie avait été répétée une heure plus tôt, Monsieur Lionel me tendit un dossier de plusieurs pages, correctement agrafées et glissées dans une farde en carton recyclé. Je le sentis soudain mal-à-l’aise. Il essayait de discerner les yeux cachés derrière mes lunettes fumées mais pouvait à peine entrevoir mes pupilles, déformées par son propre reflet. Monsieur Lionel ne m’aimait pas. J’étais le genre d’employé dont il aurait voulu se passer. Un peu trop jeune. Pas assez vieux peut-être. J’avais beau être de toutes les réunions, me jeter corps et âme dans le travail, rien n’y faisait. Nonchalance était tatoué sur mon front, sous mes cheveux ébouriffés, par-dessus mon style légèrement négligé. Un vulgaire relâchement de la cravate était un affront direct au style de vie étriqué de Monsieur Lionel, au monde des hommes empreints d’expériences, si bien qu’il n’hésitait pas à me confier du travail supplémentaire, en l’occurrence ce dossier auquel vouer une ultime vérification tenait plus de l’idiotie que de la perfection. Je sortis du bureau sans laisser trace de représailles, empruntai un long couloir parsemé de photographies sous verre : des paysages paradisiaques censés apaiser cadres et clients. J’aurais voulu sentir les odeurs, connaître personnellement ces collines verdoyantes, ces plages lisses, ces océans de rêve. Mais de quoi pouvais- je me plaindre ? Mes pieds, confortablement fourrés dans des Converses de cuir à 150 euros la paire, s’enfonçaient dans le tapis molletonné du couloir jusqu’à l’ascenseur que j’allais sommer de m’emmener au rez-de-chaussée. Les trois ou quatre agents de la sécurité qui s’ennuyaient dans le vestibule allaient poliment m’ignorer tandis que je quitterais le bâtiment avec le juste sentiment du travail accompli et ce, avant même la fin de journée réglementaire.
Je retrouvai ma voiture deux rues plus loin, parfaitement garée. Le ticket du parcmètre était toujours valable. Je déposai le dossier sur le siège passager et démarrai calmement pour me perdre dans les flots bouillonnants de la circulation. Jamais je ne perdais mon calme dans les embouteillages, aussi virulents et impolis que pouvaient être les autres automobilistes. Telle une petite abeille ouvrière, je me laissais simplement guidé par l’essaim en mouvement. Arrivé chez moi, je relevai le courrier mais la boîte aux lettres avait été préalablement vidée alors je montai tranquillement les marches qui menaient au porche, surveillant du coin de l’œil le jardin de mon voisin de gauche et l’allée de garage de mon voisin de droite. La pelouse de mon voisin de gauche avait été tondue et égayée d’un nain de jardin en plâtre. Une idée pour le moins étrange… Les senteurs de l’herbe coupée planaient encore dans l’air alors que des émanations de polish montaient du capot de la voiture de mon voisin de droite. Le capiteux mélange emplissait mon esprit d’une fragrance particulière qui fendit mon visage d’un sourire sincère. Tandis que j’inspirais ces candides bouffées, la porte grinça sur ses gonds, suivie immédiatement d’un cri enjoué. J’attrapai ma fille, la soulevai dans les airs et pivotai deux fois sur moi-même alors que résonnaient ses éclats de rire bientôt rejoints par les miens. Aussitôt que je l’eus déposée sur le parvis, elle s’enfonça dans le hall d’entrée, ses petites chaussures vernies raisonnant contre le carrelage moucheté. Je pénétrai à mon tour dans la demeure. Des effluves d’aubergines farcies firent frémir mes narines et me guidèrent jusqu’à la cuisine où ma femme, occupée à remplir les mots-croisés du journal de la veille, me tournait le dos. Je m’avançai et lui embrassai tendrement la nuque. « Intention délibérée de commettre un acte criminel… En treize lettres ? », demanda-t-elle. « Préméditation », répondis-je aussitôt. Elle sourit en guise de remerciement. Je lui lançai un clin d’œil complice et me dirigeai vers le bureau, une petite pièce sombre qui servait aussi de débarras. Un fauteuil au velours élimé m’accueillit. J’attrapai la télécommande de la mini-chaîne, entendis les premières notes d’un album de Radiohead et m’endormis. Ma femme ne me réveilla pas pour le souper. C’était souvent comme ça. J’étais le mari exténué par son travail et ma famille s’en accommodait. Un cliché. Juste un gentil cliché.
— Je ressens une certaine noirceur dans vos propos… Selon vous, en quoi cette journée vous a-t-elle transformé ?
— Il n’y a aucune noirceur : j’étais bien, heureux dans le meilleur des mondes. Du moins, j’en étais persuadé. Mais ne soyez pas si impatiente, j’y viens…
Je me réveillai au petit matin, les genoux recouverts par un plaid miteux auquel s’accrochaient encore les longs poils blancs d’un chien mort un an plus tôt. Je me frottai vivement le visage tout en longeant les murs de la maison jusqu’à la cuisine où je trouvai dans le four à micro-ondes, une assiette recouverte d’un film plastique transparent. Mon estomac gargouillait et m’accomoder d’une expérience salée en guise de petit déjeuner ne me gênait nullement. Je grimpai sur un tabouret de bar et déposai l’assiette fumante devant moi. Les aubergines ramollies par la cuisson m’évoquèrent la chair putride d’un cadavre repêché, sournoisement grusiné par l’eau salée. Je tentai d’éloigner cette idée. Elle fut cependant tenace. La pulpe de tomate giclait de sous le fromage gratiné et du jus transsudait par le moindre méat. Je massai mes paupières avec virulence, tentant d’assécher la buée qui avait tout-à-coup voilé mon regard. J’ouvris à nouveau les yeux sur le repas. Il avait disparu au profit d’un organe putrescent, une chair vive sur laquelle grouillaient des milliers de vers minuscules. Je tendis l’oreille. Un chuintement s’éleva. Lentement. Éclatant bientôt dans l’air jusqu’à devenir une sourde clameur. Le tête me tournait. Mon estomac se soulevait. Son suc était en ébullition, je pouvais imaginer l’écume acide fouetter les fragiles parois gastriques. Je titubai jusqu’à l’évier que je maculai de sang dans un bruit de dégorgement atroce. Blafard, je clignai de l’œil et le liquide carmin devint bilieux. Sans même m’en rendre compte, j’avais posé un genou à terre. La pièce était silencieuse. Je me retournai vivement vers l’assiette : l’aubergine farcie baignait dans la sauce tomate. J’envoyai le tout dans la poubelle.
Je pris une longue douche pour rincer ces sueurs matinales. J’allais mieux. Je choisis soigneusement l’un des six complets sombres qui pendaient dans la garde-robe, déposai un baiser sur le front de ma femme encore endormie, désajustai une dernière fois ma cravate dans le miroir et retournai dans la cuisine pour assembler un « Je t’aime » avec les lettres aimantées du réfrigérateur.
7h00. J’avais garé ma voiture sur une aire d’autoroute quasi déserte. Le soleil fustigeait déjà le pare-brise souillé par les nombreuses journées de stationnement citadin. Des formes surgissaient des traces de pollutions. Sortes de stigmates urbaines, messagères de l’au-delà dans la noirceur, insaisissable sans la lumière du jour. Je descendis d’un cran la vitre teintée et allumai une cigarette. Un homme quitta la station service, terminant son travail nocturne pour rejoindre son gagne-pain diurne et récolter ainsi un maigre salaire. Je le croisais tous les matins et tous les matins, je le plaignais. Passer ses nuits affalé sur une chaise de bureau douillette derrière les vitres pare-balles d’une station perdue sur une autoroute en ruines, grignotée par les travaux, agaçant matin et soir la moitié de la population qui du coup gratifierait l’homme d’une politesse austère et déroutante. Comment cet homme pouvait continuer à vivre ainsi ? Il passa devant moi et je distinguai gravé dans la crasse du pare-brise deux mots : « Tue-le !». Je secouai la tête, le mégot scotché sur ma lèvre inférieure. Les mots étaient toujours là, comme s’ils avaient été écrits avec l’index de la main gauche d’un droitier. Mes yeux s’écarquillèrent. Je regardai les mots puis l’homme qui marchait. Les mots puis l’homme qui montait dans une Clio. Les mots puis l’homme dont la voiture s’éloignait. Puis plus rien. L’homme avait pris l’autoroute et les mots avaient disparu, évaporés dans la poisse et la poussière. La cendre de ma cigarette s’arqua de plus en plus pour finalement se détacher et choir sur ma chemise blanche en une multitude d’obus imperceptibles. Je m’appliquai à égriser les corpuscules de tabac brûlé mais ceux-ci se fondirent dans le tissu formant une nuance de gris foncé sous la pointe de la cravate noire.
9h00. Après avoir tourné dans le quartier, je garai ma voiture dans l’une des rares rues gratuites à proximité de la société. Je m’engouffrai dans l’ascenseur. Lorsque les portes s’ouvrirent sur le bruyant dernier étage, une silhouette s’imposait à moi. Monsieur Lionel. Un perroquet chatoyant ornait sa cravate d’un vert pâle, vestige probable d’un Noël familial dépourvu d’imagination. « Pardon ? », dis-je. « Vous êtes en retard », répéta-t-il agacé. Je le suivis jusqu’à son bureau où il me somma d’attendre avant de s’éclipser. J’attrapai un dépliant posé sur une table basse et pris place dans l’un des sièges réservés aux clients. C’était une brochure touristique confectionnée par l’une des filiales de l’entreprise. Les pages affichaient à peu de choses près les mêmes perspectives qui étoffaient les murs du couloir. Des destinations de rêve dont les noms exotiques créaient l’illusion chez le quidam. Acapulco. Madagascar. Costa Brava. Les mêmes archétypes à chaque page. Sable fin. Mensonge. Palmier. Mensonge. Ciel azuré. Mensonge. Soleil de plomb. Mensonge. Superbes naïades cuivrées aux cheveux longs et aux cuisses légèrement drapées d’un paréo. Mensonges ! Je subtilisai un marqueur indélébile à mon employeur et commençai à noircir chaque ciel bleu. Petit à petit, les soleils disparurent sous une épaisse brume. Je m’acharnai à rendre ces panoramas paradisiaques aussi réels que possible. Plus que des publicités fallacieuses, c’était les fantasmes d’inconnus que je détruisais en un instant. Je lançai un regard par la fenêtre et croisai mon visage en filigrane sur le paysage décharné de Bruxelles. Il me souriait. Je me sentis bien pour la première fois de la journée. Peut-être même pour la première fois de ma vie… Cette insignifiante goutte d’eau dans l’océan de déchéance dont le monde subissait à chaque instant les flux impétueux me rendit euphorique. Ma conscience semblait allègre.
— A quoi faites-vous référence exactement par « déchéance » ?
— J’avais l’impression soudaine que la beauté que chacun perçoit dans la vie, que les petits joies comme les grands bonheurs, n’étaient qu’un maquillage grotesque, sensé travestir le pourrissement du monde par l’être humain parasite. Je voyais l’absurde réalité clairement et elle ne provoquait en moi que dégoût. Mais laissez-moi vous conter la suite…
Monsieur Lionel revint en compagnie d’un courroux prononcé à mon égard, une accumulation de petits désagréments auxquels mon retard de trois minutes s’était ajouté et avait considérablement envenimé notre relation professionnelle. Je ne retins pourtant pas un mot de ces envolées colériques, absorbé par sa cravate et son perroquet de tissu. Les fils chiches aux multiples coloris semblaient ondoyer sous une brise africaine. Des tambours résonnèrent au loin. Je fronçai les sourcils, l’oreille à l’affût. L’oiseau tropical mâchouillait. J’approchai lentement la tête du buste de Monsieur Lionel, tentant de percer ce nouveau mystère. Soudain, la tête du perroquet pivota et ses deux petits yeux de charbon me transpercèrent. Effaré, je reculai d’un pas. Monsieur Lionel, absorbé par les reproches dont il m’accablait, ne remarqua rien. Le temps était pourtant suspendu et de la cravate me parvint une voix rocailleuse : « Tue-le ! Tue-le ! Tue-le ! » J’auscultai le visage irascible d’un Monsieur Lionel qui continuait à rabâcher. Il n’entendait ni les tambours, ni le perroquet qui répétait inlassablement « Tue-le ! Tue-le ! Tue-le ! ».
Je détalai dans le couloir, renversant des secrétaires, envoyant voltiger leurs précieux documents tandis que derrière moi les hurlements de Monsieur Lionel et de son perroquet de tissu se confondaient en un infâme charivari. Je pris les escaliers de secours, descendant les marches quatre à quatre, manquant de me rompre le cou à chaque étage. Je m’enfonçai dans le hall d’entrée, bousculant de sinistres costumes et des tailleurs pudibonds sous les avertissements de gardiens médusés. Au quartier suivant, je ralentis le pas, la gorge en feu et le front moite. J’examinai mes avant-bras, mon pouls me pilonnait les poignets avec tant de véhémence que j’étais persuadé que la chair allait rompre et gésir en lambeaux sur les pavés gorgés d’urine canine. Je m’aperçus bientôt que la foule m’enveloppait. Les badauds me frôlaient sans s’excuser, insolents, avec leurs sachets griffés de puissantes marques qui cognaient mes genoux. M’écrasant contre une épaule puis contre une autre, je chancelais. Finalement, je m’assis sur un muret afin de reprendre mes esprits. Un vieux bonhomme au crâne luisant et à la barbe drue, prostré à moins d’un mètre de moi, ouvrit une canette de bière. Ma langue pâteuse et mes lèvres boursouflées convoitèrent vivement une lampée du breuvage. L’homme le remarqua et me tendit généreusement sa canette. La bière était chaude. « Merci », dis-je en la lui rendant. Il me sourit avant d’ajouter d’une voix d’outre-tombe : « Tue-le ! Tue-le ! Tue-le ! » J’attrapai ma tête entre mes mains et mes ongles s’enfoncèrent dans la peau molle de mes joues et je les malaxai avec violence et j’agrippai mes cheveux de toutes mes forces jusqu’à sentir les bulbes s’arracher au terreau de mon crâne et mes dents grinçaient et mon corps tout entier tremblait. Je sombrais dans la démence, emporté par une crise psychotique soudaine.
La luminosité se fraya un chemin à travers mes paupières, m’obligeant à les ouvrir. J’étais dans ma voiture, elle-même stationnée sur le parking d’un grand magasin de bricolage. Je ne me souvenais aucunement du trajet néanmoins ce n’était pas la surprise qui se lisait dans mon regard. J’avais l’impression d’être… vide. Dépouillé de toute émotion. Sur le siège passager, un ticket de caisse dépassait du dossier que Monsieur Lionel m’avait remis la veille. J’en détaillai les articles : une scie à métaux, un grand modèle de tournevis cruciforme, un maillet en caoutchouc, une pelle, des rouleaux de Scotch, des bâches de plastique et des produits industriels pour le nettoyage. J’allais plonger dans l’océan de déchéance dont j’avais pris la température quelques heures auparavant. Je chiffonnai la souche, la jetai par la fenêtre et démarrai.
18h00. L’ascenseur retentit et les portes s’ouvrirent sur un couloir désert. La voix de Monsieur Lionel résonnait contre les roides parois de son bureau. Il était de dos, le nez collé à la baie vitrée, en pleine discussion téléphonique dans un néerlandais plus qu’approximatif. J’avançai jusqu’à lui, déposai lentement mon sac sur le tapis bigarré, saisis le maillet et cessai de respirer. Monsieur Lionel raccrocha son portable, le rangea dans sa pochette de cuir, enfonça les mains dans ses poches et expira rudement. Ce type avait passé une sale journée. Je m’approchai du bureau vernis et fit claquer ma langue contre mon palais. Il eut à peine le temps de me reconnaître que déjà le maillet s’écrasait contre son visage dans un vil craquement de mâchoire. Il s’effondra sur le sol dans un bruit sourd tandis qu’une molaire cariée roulait, roulait jusqu’à ce qu’elle heurte la plinthe de bois.
Je préparai soigneusement le terrain en répétant oralement chaque action afin d’en informer le perroquet de tissu. J’étendis les bâches de plastique si bien que le bureau de Monsieur Lionel ressemblait aux vieilles maisons abandonnées par leurs occupants dans les films américains. Je déshabillai mon patron afin de l’installer au milieu de l’une des bâches avant de le bâillonner et de lui attacher bras et jambes. Je nouai sa cravate autour de ma tête. Chaque outil était désormais aligné sur le bureau. La joue de Monsieur Lionel était maintenant cramoisie avec une étrange teinte de bleu. Enfin lorsque tout fut prêt, je pris la place du patron et attendis. Les plus longues minutes de ma vie.
Soudain, les mains de Monsieur Lionel tressaillirent, il cligna des yeux puis lança d’ineptes borborygmes assourdis par l’épaisse couche de papier collant. La chasse était ouverte. « Lionel, Lionel, Lionel. Je peux t’appeler Lionel ? C’est bien toi qui a préféré le Monsieur Lionel au pompeux Monsieur Dechanoy. Tu voulais te rapprocher de tes employés… Hé bien, on n’est pas proches comme ça ? De toute façon tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même et à ton petit perroquet de tissu…» J’attrapai le tournevis au passage sous le regard épouvanté de mon futur-ex employeur. « N’aie pas peur. Sois un homme plutôt. Ce sont tes derniers instants sur Terre. » Je disposai la pointe de l’outil juste au-dessus du téton gauche, là où devait se trouver le cœur moisi d’un Monsieur Lionel pitoyable. A l’aide de la manche de mon veston, j’entrepris de lui ôter les larmes qui ruisselaient de ses yeux. Je voulais qu’il contemple ma suprématie. Quelque part, je voulais qu’il soit fier de moi, qu’il voit l’expérience marquer mon âme au fer rouge. Je lui lançai un clin d’œil auquel répondit un hurlement étouffé et un bruit de côtes qui cèdent sous la force, un peu comme du bois sec. Le sang s’écoula de la plaie ténue. Il se faufila entre les poils, cherchant son chemin parmi les imperfections adipeuses. Une petite flaque se forma sur le plastique avant de coaguler. Les sentiments revinrent en moi d’un seul coup. Tout d’abord l’impétuosité d’avoir mené ce projet à terme suivie de près par la déception au vu du peu de sang versé. Je me devais d’assainir cette dernière, j’empoignai la scie à métaux afin de transformer la carne de Lionel Dechanoy en paquets transportables. Je sciai ses mains, ses avant-bras, ses bras, ses pieds, ses mollets, ses cuisses, son sexe et sa tête. Les organes étaient encore chauds. La scie s’enfonçait dans la chair avec un bruit de raisin juteux qu’on croque et les grincements de la lame s’abîmant sur les os me faisaient penser à une fermeture éclair un peu rugueuse. Le sang se déversait dans les plis tortueux des bâches de plastique. Une odeur nauséabonde s’élevait des organes fraîchement coupés. Mes narines palpitaient. Un goût épicé emplissait ma bouche. Mes sens s’éveillaient à la nouveauté. J’apprenais enfin la définition du mot « plaisir » par la pratique meurtrière.
Je vidai mon sac de sport dans mon propre bureau pour y enfourner les déchets de corps et de plastique souillé. Je descendis au rez-de-chaussée où les agents de sécurité m’ignorèrent à nouveau. Je retrouvai ma voiture et repris la route vers mon domicile. Je téléphonai à ma femme pour la prévenir de mon retard. Je savais exactement où cacher le corps. Adolescent, j’avais l’habitude de me promener en rase campagne et je trouvais ahurissant que les criminels fussent arrêtés pour avoir mal caché les corps de leurs victimes. Au milieu des champs derrière la maison de mes parents, un petit bois se découpait à l’horizon, refuge des biches, des lièvres et autres renards. C’était là que les quinze parties de Monsieur Lionel allaient reposer. Comme un enfant qui joue au pirate, j’entrepris de cacher mon trésor sous le seul regard des animaux craintifs.
21h00. Arrivé chez moi, je relevai le courrier mais la boîte aux lettres avait été préalablement vidée alors je montai tranquillement les marches qui menaient au porche d’entrée, surveillant du coin de l’œil le jardin de mon voisin de gauche et l’allée de garage de mon voisin de droite. Le nain de jardin en plâtre de mon voisin de gauche me décocha un sourire. Je le lui rendis. Il me fit signe d’approcher. Je me penchai par-dessus la barrière blanche. « Tue-la ! Tue-la ! Tue-la ! », murmura-t-il. La porte grinça sur ses gonds, suivie immédiatement d’un cri enjoué. J’attrapai ma fille par le cou, la soulevai dans les airs et pivotai deux fois sur moi-même pour vérifier qu’aucun curieux n’observait la scène. Personne. Aucun éclat de rire ne résonnait. Les yeux de ma fille étaient remplis d’effroi, pétris de pourquoi. Je serrai plus fort. Aussitôt que je l’eus déposée sur le parvis, elle s’effondra, étendue dans le hall d’entrée. J’empoignai l’une de ses petites chaussures vernies et la traînai à l’intérieur, ses longs cheveux ondulant sur le carrelage moucheté. Des effluves de parfum firent frémir mes narines et me guidèrent jusqu’à la cuisine où ma femme, occupée à remplir les mots-croisés du journal de la veille, me tournait le dos. « Tue-la ! » luisait sur le réfrigérateur, en lettres aimantées. Je lâchai la jambe de ma fille, m’avançai et ceignis brutalement la nuque de ma femme de mon bras droit. Je l’emmenai de force de l’autre côté de la cuisine, ouvris un tiroir de la main gauche et attrapai un couteau à viande. J’enfonçai la lame sous la carotide puis laissai retomber son corps sur le sol. Ses mains enserrèrent sa blessure et le sang jaillit de la moindre faille entre ses doigts fins. Malgré les convulsions, elle pu voir la dépouille de notre fille à l’autre bout de la pièce. Dans son regard, naissait un profond désir de se lever pour lui venir en aide mais la mortelle blessure la clouait au sol. Définitivement. Je lui lançai un clin d’œil complice. Elle ne me vit pas. Je me dirigeai alors vers le bureau, une petite pièce sombre qui servait aussi de débarras. Un fauteuil au velours élimé m’accueillit. J’attrapai la télécommande de la mini-chaîne, entendis les premières notes d’un album de Radiohead et m’endormis. Quoiqu’il arrive, ma femme ne me réveillerait pas. Ce serait dorénavant comme ça. J’étais le mari excité par le meurtre et ma famille en avait souffert. Terminé le cliché. Tout simplement terminé le gentil cliché. J’avais détruit quelque chose de beau. J’avais démaquillé la vie. J’avais rendu le monde un peu plus réel…
— C’est… C’est… Vous vous rendez compte que le secret médical qui nous lie ne peut dissimuler de… de… de tels actes ?
— Oui. Mais je devais partager mon secret avec quelqu’un et je viens vous voir depuis longtemps maintenant.
— Depuis quand vivez-vous avec ce secret ?
— Depuis hier soir.
Je sentis la moindre parcelle de son corps se raidir dans le capitonnage d’un fauteuil hors de prix. Derrière elle, un petit cadre fait de morceaux de miroirs, déposé en diagonale sur une étagère contenait la photographie d’un jeune homme. Celui-ci prenait la pose devant une Tour Eiffel majestueuse. C’était en hiver. Sans doute un bon souvenir de vacances. Un Nouvel an à Paris. Je souris amèrement en scrutant plus spécialement son visage. De la buée s’échappait de ses lèvres rosies par le froid. Il articula lentement, susurrant juste pour moi ».
* * *

